La Trinité

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Dimanche dernier, nous avons conclu le temps pascal avec la fête de la Pentecôte. La liturgie est revenue au « temps ordinaire ».

Nous le savons, Dieu nous a envoyé son Esprit Saint non pas pour clôturer un temps, mais pour nous ouvrir à un nouveau temps. La Pentecôte, c’est le début de l’Église apostolique dans le monde.

Le temps ordinaire est en quelque sorte le temps

La Pentecôte, une loi nouvelle

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À l’origine, la Pentecôte correspond à la fête de la moisson, 7 semaines après la Pâque juive. C’est une fête où on rendait grâce pour la récolte des premiers fruits.

Aujourd’hui, 7 semaines après la Pâque de Notre

Pèlerinage jubilaire à la cathédrale de Saint-Denis

 

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Pour l’année de la miséricorde et les cinquante ans de notre diocèse.

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JUSTICE ET MISÉRICORDE

Dimanche 17 avril 2016, Basilique St-Denis

 

Ce pèlerinage a été  une démarche liturgique pénitentielle rappelant le baptême et la nécessité de la confession, de  contemplations, à travers les vitraux, les sculptures… et d’Adoration. Autant d’éléments qui nous immergent dans la vie spirituelle, en commençant par … la fin : le Jugement dernier, avant de franchir la Porte Sainte de notre cathédrale Basilique.

Là, nous avons  contemplé la miséricorde de Dieu, où l’on comprend que nous sommes  pécheurs et que Dieu veut  nous sauver.

Nous allons voir que la miséricorde est  une notion qui semble un peu opposée à celle de la justice, et a contrario, comment les deux peuvent aller ensemble.

 

 Quel  rapport entre la justice et la miséricorde ?IMG_3362

Le pape François, dans  la bulle d’indiction du jubilé de la miséricorde, relève « qu’il ne s’agit pas de deux aspects contradictoires, mais de deux dimensions d’une unique réalité qui se développe progressivement jusqu’à atteindre son sommet dans la plénitude de l’amour. » (Misericordiae Vultus, n°20).

Et en effet, « Qu’est-ce que la justice de Dieu, si ce n’est sa miséricorde ? » (saint Augustin)

Force est de constater que cette convergence mystérieuse de la justice et de la miséricorde est au cœur du mystère chrétien.

Pour tenter de s’approcher au plus près de ce mystère et de son importance dans le plan du Salut voulu par Dieu, encore faut-il  savoir de quoi l’on parle.

C’est pourquoi je me propose de définir ce que les deux concepts recouvrent dans les textes et dans la Tradition de l’Église.

a. La justice

Il nous arrive de dire : « Dieu est injuste », « nous n’avons pas mérité cela ». Mais peut-on accuser Dieu d’être injuste ? N’est-ce pas là plutôt une injustice.

« Rendre à chacun ce qui lui est dû », cette justice humaine ne peut pas se jouer entre nous et Dieu. Dieu n’est pas en dette envers nous, il ne nous doit rien.

« Qu’as-tu que tu n’aies reçu de Dieu ? » l’air, la vie de famille, la nourriture, la France,  les dons spirituels, le baptême…

Tout est don, nous l’exprimons dans la sixième préface des dimanches du temps ordinaire : « vraiment il est juste et bon de te rendre gloire, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant de qui nous tenons la vie, la croissance et l’être… »

De plus, l’expérience démontre que la justice ne suffit pas à elle seule.

Un axiome connu : « Summum Ius Summa Iniuria », le droit poussé trop loin est une souveraine injustice.

Proverbe célèbre parmi les anciens, qui estimaient avec raison que s’attacher trop rigoureusement à la lettre de la loi, sans considérer l’esprit et les intentions du législateur, c’était souvent s’exposer à commettre de grandes injustices. L’exemple suivant l’illustre :

Un jeune homme dans un compartiment de train bondé, lui est assis, une vieille dame arrive avec ses bagages, et il ne bouge pas, ne dit rien. Les gens le regardent, et lui rétorque en disant « J’ai payé mon billet comme tout le monde ». Il avait raison. À la suite de ça, un vieil homme s’est levé pour céder sa place à la vieille dame, et par ce fait, le jeune homme a provoqué une injustice pire en incitant une personne âgée à se lever.

Il y’a un ordre dans la société. Nous devons recourir à des forces plus profondes en nous que la seule justice. L’exemple précédent le démontre et le rapport justice / miséricorde n’oppose pas deux aspects contradictoires, mais deux dimensions d’une unique réalité.

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b. Dieu juste 

La Bible mentionne souvent la justice divine et attribue à Dieu le qualificatif de juge :

« Dieu est un juste juge, c’est un Dieu qui tous les jours manifeste son indignation » (Ps 7, 12).

Dieu dit de lui-même qu’il est « un Dieu juste et sauveur, il n’y en a pas en dehors de moi » (Is 45, 21).

« Le Seigneur est juste, il aime les actes justes ; les hommes droits contempleront sa face » (Ps 11, 7).

Cependant, il faut se souvenir que, dans l’Écriture, la justice est essentiellement conçue comme un abandon confiant à la volonté divine :

« La loi du Seigneur est parfaite, réconfort pour l’âme ; le témoignage du Seigneur est véridique, sagesse du simple. » (Ps 19, 8)

 

La rédemption où Dieu vient à nous pour nous sortir d’une situation que nous avions choisie, celle de notre condamnation en Lui désobéissant, est un fait à partir duquel la justice stricte est dépassée par la miséricorde de Dieu. Mais ce fait manifeste aussi la justice divine et en quoi, ultimement, elle consiste.

Dieu nous a pardonné tous nos péchés, de par la Croix. Cette justice au sens propre est à la mesure de Dieu, elle va naitre de cet élan de miséricorde.

« Dieu vous a donné la vie avec le Christ, il nous a pardonné tous nos péchés. Il a annulé le billet de la dette qui nous accablait depuis que les commandements pesaient sur nous : il l’a annulé en le clouant à la Croix du Christ. » (Col 2, 13-14)

Il faut cette Croix qui naît dans l’amour pour que l’amour s’accomplisse.

Ce mystère, nous l’entendons chanter à chaque Vigile pascale lorsque retentit l’Exsultet qui célèbre notamment la bienheureuse faute :

« O felix culpa, quae tale mac tantum meruit habere redemptorem ! »

“O heureuse faute qui m’a mérité un tel et si grand Rédempteur !”

Notre seconde naissance est plus admirable que la première.

c. La miséricorde 

Le sens réputé obsolète de la miséricorde est la « sensibilité à la misère d’autrui ». Or, c’est ce sens que la Révélation retient et ce, jusque dans l’étymologie sémitique du terme. En effet, en hébreu, le mot « miséricorde » se construit notamment sur les racines :

- hésèd : fidélité (de Dieu à ses promesses)

- et rahamim : entrailles (compassion , émotion viscérale, d’où la traduction latine : viscera misericordiae).

 

Le second sens de « miséricorde » dans la langue française se rapporte à la pitié que l’on éprouve envers un coupable et qui entraîne notre pardon de sa faute ce qui, dans l’Église, s’exprime dans le sacrement de réconciliation.

Il faut savoir que la plupart des philosophes de l’Antiquité tenaient la miséricorde en piètre considération. Ainsi Platon, Aristote et les stoïciens considéraient qu’il s’agissait d’un défaut de caractère que l’on pardonnait seulement aux enfants et aux vieillards.

Les philosophes modernes la considéraient avec autant de suspicion : Kant estimait ainsi que l’éthique devait être conduite non par des émotions comme la compassion ou la miséricorde, mais par la conscience même du devoir moral. Marx y voyait l’opium du peuple. Enfin, Nietzche méprisait la miséricorde et estimait que la pitié de Dieu pour les hommes avait tué Dieu tout en développant l’idée de la nécessité d’une élite impitoyable, une thèse dont on sait où son interprétation abusive par le régime nazi conduisit : supériorité d’une race particulière, liquidation des races réputées inférieures, mépris des faibles, etc…

Une partie du mouvement phénoménologue puis existentialiste a cependant commencé à réhabiliter la subjectivité et partant, le pardon : ainsi Edith Stein, Martin Buber, Emmanuel Levinas ou Paul Ricoeur.

 

Les Pères de l’Église, pour leur part, ont montré que la miséricorde est une filiation menant au Christ.

Ainsi St-Augustin écrit dans  La Cité de Dieu : « […] C’est à travers son péché, dont la conséquence immédiate a été l’humiliation, que l’homme découvre en réalité la miséricorde Dieu. Paradoxalement, c’est quand elle entre dans la voie de l’humilité, à l’exemple du Christ, que l’intelligence devient ainsi capable de découvrir la miséricorde de Dieu dans le châtiment lui-même ».

 

Ni clémence, ni équité, ni dispense, « la miséricorde est une charité adoucie qui pousse le cœur de l’homme à se pencher sur la misère d’autrui afin d’alléger ses souffrances, de permettre le pardon et de recevoir l’autre tel qu’il est. » (Mgr Dominique Le Tourneau, Miséricorde et Justice dans l’Église).

Elle est le fruit de la Croix salvatrice, « révélation radicale de la miséricorde, c’est-à-dire de l’amour qui s’oppose à ce qui constitue la racine même du mal dans l’histoire, le péché et la mort. » (St Jean-Paul II, Dives in misericordia, n°8)

St Jean-Paul II notait par ailleurs que  l’acte de miséricorde n’était pas un acte unilatéral : celui qui agit avec miséricorde en retire lui aussi un bénéfice.

d. La miséricorde dans l’Écriture

St Jean-Paul II relève que « l’Ancien Testament nous enseigne déjà que, si la justice est une vertu humaine authentique, et si elle signifie en Dieu la perfection transcendante, l’amour toutefois est plus grand qu’elle […] en ce sens qu’il est premier et fondamental. L’amour, pour ainsi dire, est la condition de la justice et, en définitive, la justice est au service de la charité. […] Cela parut tellement clair aux psalmistes et aux prophètes que le terme justice en vint à signifier le salut réalisé par le Seigneur et sa miséricorde : Ps 40,11 ; 98, 2-3 ; Is 45,21 ; Is 51,5-8 ; 56,1 » (St Jean-Paul II, MD n°4).

Le texte le plus explicite relatif à la miséricorde dans l’Ancien Testament se trouve dans le livre de l’Exode lorsque Dieu se présente à Moïse sur le mont Sinaï :

« Le Seigneur, Dieu miséricordieux et gracieux, à la longue patience, riche en tendresse et en fidélité, qui a des réserves de tendresse pour des milliers, qui supporte faute, délit, péché, mais qui ne laisse rien impuni, châtiant la faute des pères sur les fils, sur la troisième et la quatrième génération ! » (Ex 34, 6-7).

« Je fais grâce à qui je fais grâce, et je fais miséricorde à qui je fais miséricorde. » (Ex 33, 19).

Ainsi, c’est dans la pure gratuité des actions de Dieu qu’il faut situer sa miséricorde sans oublier cependant que, si Dieu est miséricordieux, il n’en est pas moins juste. Ce que le théologien luthérien, Dietrich Bonhoeffer soulignait en notant que « la grâce à bon marché, c’est la justification du péché et non du pécheur. »

e. La miséricorde dans le Nouveau Testament 

Cependant la manifestation la plus éclatante de la miséricorde divine, nous la trouvons dans l’Incarnation du Christ, Fils unique de Dieu, vrai Dieu mais aussi vrai homme donc capable de compassion envers les hommes :

« Lorsque sont apparus la bonté de Dieu notre Seigneur et son amour pour les hommes, il nous a sauvés : non pas pour des œuvres que nous aurions faites en état de justice, mais à raison de sa miséricorde. » (Tt 3, 4-5)

St-Augustin reprend saint Paul en partant de l’exemple du Bon Larron :

« Le larron, quel mérite a-t-il eu, sinon de suivre la voie où Dieu lui montrait le salut ? Ah ! Ne t’éloigne pas de cette voie. Imite le larron qui en s’accusant loue Dieu et s’assure une vie bienheureuse. […] La miséricorde offre tout de suite ce que la misère croyait devoir attendre. » (Sermo 67, 7)

Dieu récompense au-delà des mérites : « Quiconque aura laissé maisons, ou frères ou sœurs, ou père, ou mère, ou femme, ou enfants, ou champs à cause de moi, en recevra le centuple et aura en partage la vie éternelle. » (Mt, 19, 29).

Cependant, le pardon des péchés demeure une œuvre de justice, inséparable de la miséricorde divine car Dieu exige du pécheur un sincère repentir et une pénitence.

 

« […] La miséricorde authentique est, pour ainsi dire, la source la plus profonde de la justice. Si cette dernière est de soi propre à arbitrer entre les hommes pour répartir entre eux de manière juste les biens matériels, l’amour et seulement lui (et donc cet amour bienveillant que nous appelons miséricorde) est capable de rendre l’homme à lui-même.

La miséricorde chrétienne est également en un certain sens, la plus parfaite incarnation de l’égalité entre les hommes, et donc aussi l’incarnation la plus parfaite de la justice. […] » (DM n°14)

 

 

Annexe : article 3 de la question 21 de la Prima Pars (Somme  Théologique de Saint Thomas d’Aquin): 

Article 3 — Trouve-t-on en Dieu la miséricorde ?

Objections :

1. Il semble que la miséricorde ne convienne pas à Dieu, car elle est une espèce de la tristesse, selon st Jean Damascène . Mais il n’y a pas de tristesse en Dieu.

2. La miséricorde est un relâchement de la justice. Mais Dieu ne peut négliger ce qui relève de sa justice, car S. Paul écrit (2 Tm 2, 13) : “ Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même. ” Et comme l’observe la Glose, Dieu se renierait lui-même, s’il reniait ses paroles.

En sens contraire, il est dit dans le Psaume (111, 4) : “ Le Seigneur est compatissant et miséricordieux. ”

Réponse :

La miséricorde doit être attribuée à Dieu au plus haut point, mais selon ses effets, non selon une émotion qui relève de la passion. Pour l’établir il faut considérer qu’être miséricordieux, c’est avoir en quelque sorte un cœur misérable, c’est-à-dire affecté de tristesse à la vue de la misère d’autrui comme s’il s’agissait de la sienne propre.

Il s’ensuit qu’on s’efforce de faire cesser la misère du prochain comme on ferait pour la sienne, et tel est l’effet de la miséricorde. Donc, s’attrister de la misère d’autrui ne convient pas à Dieu ; mais faire cesser cette misère lui convient par excellence, si nous entendons par misère une déficience quelconque. Or les déficiences sont supprimées par l’octroi de quelque bonté, et l’on a montré précédemment que Dieu est la source première de toute bonté.

Mais il faut prendre garde que faire largesse aux choses de leurs perfections relève à la fois de la bonté de Dieu, de sa justice, de sa libéralité et de sa miséricorde, mais sous divers rapports. L’octroi des perfections, en lui-même relève de la bonté, ainsi qu’on l’a fait voir. Mais que les perfections soient octroyées par Dieu aux choses selon leur mérite, cela relève, comme on l’a dit, de la justice. Qu’en outre Dieu octroie aux choses leurs perfections non pour sa propre utilité mais uniquement parce qu’il est bon, cela relève de la libéralité. Enfin, que ces perfections octroyées par Dieu aux choses y suppriment toute déficience, cela relève de sa miséricorde.

Solutions :

1. Cette objection ne porte que sur la miséricorde au sens d’émotion passionnelle.

2. Dieu agit miséricordieusement, non certes en faisant quoi que ce soit de contraire à sa justice, mais en accomplissant quelque chose qui dépasse la justice. Il en est comme de celui qui, devant cent deniers, en donne deux cents en prenant sur ce qui lui appartient. Cet homme n’agit pas contre la justice, mais il agit, selon le cas, par libéralité ou par miséricorde. De même celui qui remet une offense commise envers lui ; car celui qui remet quelque chose le donne en quelque manière ; aussi l’Apôtre (Ep. 4,33) appelle-t-il la rémission un don, ou un pardon : “ Pardonnez-vous les uns aux autres, comme le Christ vous a pardonné. ” On voit par là que la miséricorde ne supprime pas la justice, mais est en quelque sorte une plénitude de justice. C’est ce qui fait dire à S. Jacques (2,13 Vg) : “ La miséricorde exalte le jugement au-dessus de lui-même. ”