La douce vengeance de la Miséricorde

Mgr André Léonard, archevêque émérite de Malines-Bruxelles

(Texte extrait de l’hebdomadaire France Catholique du 13 mai 2016)

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Le texte le plus précieux pour découvrir la miséricorde est le passage où Jean décrit ce qui s’est passé après la mort de Jésus :

 

« Comme c’était la Préparation, les Juifs, pour éviter que les corps restent sur la croix durant le sabbat –car ce sabbat était un grand jour-, demandèrent à Pilate qu’on leur brisât les jambes et qu’on les enlevât. Les soldats vinrent donc et brisèrent les jambes du premier, puis de l’autre qui avait été crucifié avec lui. Venus à Jésus, quand ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage –son témoignage est véritable, et Celui-là sait qu’il dit vrai –pour que vous aussi vous croyiez. Car cela est arrivé afin que l’Écriture fût accomplie :

Pas un os ne sera brisé

Et une autre Écriture dit encore :

Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé (Jn 19, 31-37) »

 

Ce vendredi était particulièrement solennel, car, le lendemain, c’était non seulement le sabbat, mais la pleine lune de printemps et donc la fête annuelle de la Pâque. Les agneaux venaient d’être immolés dans le Temple, les « préparatifs » du sabbat et de la Pâque avaient commencé et devaient être terminés avant le coucher du soleil de ce vendredi 7 avril de l’an 30.

Il fallait donc descendre les corps de la croix avant le crépuscule. Pour hâter la mort des deux assassins qui avaient été crucifiés ensemble, il suffisait de leur briser les jambes. Ne pouvant plus s’appuyer sur les pieds pour soulever la poitrine et respirer, ils étoufferaient en quelques minutes. Jésus, lui, était déjà mort. Inutile donc de pratiquer sur lui cette opération. Par sécurité, un soldat lui perce cependant le côté jusqu’au cœur. Un peu de sang et d’eau s’échappent de la blessure, la toute dernière infligée à ce corps tuméfié.

L’évangéliste présente « le disciple bien-aimé » comme un témoin oculaire de cette scène. Mais son témoignage ne fut rédigé que bien plus tard, fruit d’un long temps de vie chrétienne et de méditation. Au fil du temps, les souvenirs bibliques se sont accumulés. Tout d’abord celui d’une scène racontée dans ce même évangile : Jn 2, 13-22.

Les marchands et les changeurs ont débordé de l’emplacement qui leur était réservé à l’entrée du Temple. Choqué par leur commerce envahissant, Jésus les expulse.

 

Réaction des autorités religieuses :

 

« Qui t’a chargé de faire la police du Temple ?

Quel signe exhibes-tu t’habilitant à procéder de la sorte ? »

 

Réponse :

 

« Détruisez ce Temple et en trois jours je le relèverai. »

 

Ricanements :

 

« Il a fallu 46 ans pour le reconstruire, et toi, tu le ferais en 3 jours ! »

Mais, note l’évangéliste (qui n’a construit cela qu’après Pâques et la Pentecôte),

« il parlait, lui, du temple de son corps ».

 

Le Temple de Jérusalem était considéré comme le lieu où le Dieu d’Israël habitait, quasi-physiquement, au milieu de son Peuple. Mais, à partir de la première Pentecôte chrétienne, le 28 mai de l’an 30, et dans les décennies qui suivirent, les disciples comprirent que, désormais, le vrai Temple où Dieu habite parmi les hommes, c’était le corps même de Jésus, c’était sa très sainte humanité.

La lettre de Paul aux Colossiens l’exprimera par un raccourci saisissant :

 

« Dans le Christ habite corporellement

toute la Plénitude de la Divinité » (Col 2, 9).

 

Mais ce souvenir en déclenche un autre. Dans un texte évocateur, Ézéchiel avait rapporté l’étrange vision reçue quand il était en exil en Mésopotamie (Ez 47, 1-12). La vision réconfortante du Temple de Jérusalem ! Et, de dessous le côté droit du Temple, un mince filet d’eau s’échappait. Mais qui allait s’amplifiant. Tout d’abord un ruisseau qui lui montait jusqu’aux chevilles. Puis une rivière jusqu’aux genoux. Un torrent, ensuite, où il était plongé jusqu’aux reins. Un fleuve enfin, infranchissable, même à la nage. Et, en même temps, un spectacle étonnant : sur les deux berges avaient poussé une quantité d’arbres qui allaient donner, chaque mois, de beaux fruits et dont les feuilles étaient source de guérison. Quant à l’eau du fleuve, elle assainissait tout sur son passage, même les eaux de la mer Morte, et partout où elle passait, la vie proliférait et le poisson pullulait.

Cette réminiscence prophétique remplit l’évangéliste d’espérance. Le sang et l’eau s’écoulant du côté ouvert de Jésus ont beau n’être, en ce Vendredi saint, qu’un très mince filet, il deviendra un fleuve impétueux semant la vie sur son passage, grâce au torrent de vie qu’est l’Esprit Saint, aux eaux sanctifiantes du baptême et au sang de l’Eucharistie versé pour la rémission des péchés. Trois sources de vie nouvelle coulant au sein de l’Église, la Nouvelle Ève, issue du côté du Nouvel Adam.

L’évangéliste se souvient, il médite et contemple. Il sait que son témoignage sera capital pour nous. Il insiste donc sur sa crédibilité. Il s’agit bien d’un témoin oculaire. Et le Seigneur lui-même est prêt à corroborer son témoignage, car Il sait qu’il dit vrai. Afin que nous aussi, nous ayons le bonheur de croire en Jésus, source de vie. La Samaritaine l’avait déjà entrevu :

 

« Une source d’eau jaillissant en vie éternelle ! » Jn 4, 13-15

 

lors de sa mémorable rencontre avec Jésus (Jn 4, 29).

 

D’ailleurs, Jésus l’avait lui-même prophétisé avec force au dernier jour, le plus solennel, de la fête des Tentes :

 

« Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi,

et il boira celui qui croit en moi »,

 

car, note l’évangéliste,

 

« de son sein couleront des fleuves d’eau vive ».

 

Et il précise encore :

 

« Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui. » (Jn 7, 37-39)

 

Il faut nous faire une raison.

Face au cœur humain de Dieu qu’est le cœur de Jésus, notre cœur, avec ses vilénies et ses bassesses, est battu d’avance. Sauf obstination lucide et entêtée de notre part, la miséricorde aura le dernier mot. Les coups de lance que nous portons au cœur du Christ ouvrent, instantanément, une source de purification et de vie nouvelle, capable de nous régénérer. Pour le comprendre, il suffit de lever les yeux vers Celui que nous avons transpercé. Et, dans ce regard, fixé sur la plaie béante, nous saisissons que nous sommes pécheurs. Sinon le Dieu fait homme ne serait pas mort ainsi ! Nous avons donc à nous convertir de toute urgence et à changer de vie, résolument.

Mais dans le même regard, fixé sur la même plaie, nous comprenons que, si nous le voulons bien, la grâce du pardon et de la vie nouvelle nous est offerte.

« Et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. » (Jn 19, 34)

 

Comment pourrions-nous perdre ce cœur puisque, du cœur du Christ, devenu le cloaque de nos misères – car il absorbe les péchés du monde entier -, coule une source pure jaillissant en vie éternelle ?

 

 

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