LG chapitre 6 : Les religieux

conférence du 10 avril 2012

I. Exégèse biblique

Le dialogue de Jésus avec le jeune homme riche, rapporté au chapitre XIX de l’Evangile de Saint Mathieu est traditionnellementconsidéré comme le fondement des exigences liées à l’état de religieux.

« Et voici qu’un homme s’approcha et lui dit :

Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle ? Il lui dit : qu’as-tu à m’interroger sur ce qui est bon ? Un seul est le Bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. Lesquels ? lui dit-il.

Jésus reprit : Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, honore ton père et ta mère, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout cela, lui dit le jeune homme, je l’ai observé, que me manque-t-il encore ? Jésus lui déclara : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux, puis viens, suis-moi. » (Mt 19, 16-21)

 

C’est en suivant l’encyclique de Jean-Paul II Veritatis Splendor en son chapitre premier que nous allons nous attacher à rechercher ce qui fonde la vocation de tout religieux et les exigences qui en découlent.

« Un homme s’approcha… » (Mt 19, 16)

 

L’Evangile de Mathieu ne nomme pas le jeune homme. Nous pouvons y reconnaître tout homme qui, consciemment ou non, s’approche du Christ, et lui pose la question morale.

Cependant, l’Eglise y a d’abord vu la figure de l’homme ou de la femme attiré par la vie religieuse et son aspiration au Bien absolu qui l’attire et l’appelle à lui. Cette aspiration est l’écho de la vocation qui vient de Dieu, origine et fin de la vie humaine.

« Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle ? » (Mt 19, 16)

 

A cette question, le Christ répond : « Qu’as-tu à m’interroger sur ce qui est bon ? Un seul est le Bon… ».

Il fait ainsi le lien entre la bonté et Dieu. S’interroger sur le bien signifie donc en dernier ressort se tourner vers Dieu, plénitude de bonté (VS n°9).

Instruite par les paroles du Maître, l’Eglise croit que l’homme, fait à l’image du Créateur, racheté par le sang du Christ et sanctifié par la présence du Saint-Esprit, a comme fin ultime de son existence d’être « à la louange de la gloire » de Dieu (Ep I,12), ce qui a fait dire à Saint Ambroise : « Connais-toi toi-même, ô belle âme : tu es l’image de Dieu. Connais-toi toi-même, ô homme, tu es la gloire de Dieu ».

 « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements » (Mt 19, 17)

 

Seul Dieu peut répondre à la question du bien car il est le Bien.

Or, Dieu a déjà répondu à cette question :

–       D’abord en créant l’homme et en l’ordonnant avec sagesse et amour à sa fin, par le moyen de la loi inscrite dans son cœur (Rm II, 15). Cette loi, c’est la loi naturelle qui n’est « rien d’autre que la lumière de l’intelligence, infusée en nous par Dieu. Grâce à elle, nous connaissons ce que nous devons accomplir et ce que nous devons éviter. Cette lumière et cette loi, Dieu les a données dans la création » (St Thomas d’Aquin, In duo praecepta caritatis et in decem legis praecepta. Prologus : Opuscula theologica, II, n.1129).

–       Ensuite, au cours de l’histoire d’Israël, par le don du Décalogue qui fonde l’existence du peuple de l’Alliance (Ex 24) pour l’appeler à être son «  bien propre parmi tous les peuples », « une nation sainte » (Ex 19, 5-6) qui fasse resplendir sa sainteté parmi toutes les nations (Sg 18, 4 ; Ez 20, 41).

 

Le don du Décalogue est promesse et signe de l’Alliance nouvelle, lorsque la Loi sera inscrite à jamais dans le cœur de l’homme (Jr 31, 31-34) en remplaçant la loi du péché qui avait dénaturé ce cœur. Alors sera donné « un cœur nouveau » car « un esprit nouveau » l’habitera, l’Esprit de Dieu (Ez 36, 24-28).

C’est pourquoi, après l’importante précision « un seul est le Bon », le Christ répond au jeune homme « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements ».

Ainsi est énoncé un lien étroit entre la vie éternelle et l’obéissance aux commandements de Dieu. Par la bouche même de Jésus, les commandements du Décalogue sont redonnés aux hommes, lui-même les confirme définitivement et nous les propose comme chemin et condition du salut.

Or le commandement est lié à une promesse : dans l’Ancienne Alliance, l’objet de la promesse était la possession de la Terre Promise où le peuple aurait pu mener une existence dans la liberté et selon la justice (Dt 6, 20-25) ; dans la Nouvelle Alliance, l’objet de la promesse est le « Royaume des cieux » comme l’indique le Christ au début du « Discours sur la Montagne » , un discours qui contient la formulation la plus large et la plus complète de la Loi nouvelle (Mt 5, 6 et 7).

Le Discours sur la Montagne constitue le sommet de la morale évangélique. Jésus y précise : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi et les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17).

En effet, le Christ est la clef des Ecritures, il est le centre de l’économie du salut, la récapitulation de l’Ancien et du Nouveau Testament, des promesses de la Loi et de leur accomplissement dans l’Evangile, il est le lien vivant et éternel entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance. Commentant Saint Paul qui s’exclamait : « La fin de la loi, c’est le Christ », Saint Ambroise écrit : « Fin, non en tant qu’absence, mais en tant que plénitude de la Loi : elle s’accomplit dans le Christ ».

Ainsi, le Décalogue est une étape nécessaire dans la vie chrétienne, il est une route ouverte pour un cheminement moral et spirituel vers la perfection, dont le centre est l’amour (Col 3,14).

« Si tu veux être parfait » (Mt 19, 21)

 

Cependant, la réponse de Jésus ne satisfait pas totalement le jeune homme : « Tout cela, je l’ai observé, que me manque-t-il encore ? » (Mt 19, 20). Le Christ répond alors : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi » (Mt 19, 21).

Cette réponse de Jésus doit être lue et interprétée dans le cadre du message moral de l’Evangile et spécialement, dans le cadre du Discours sur la Montagne, des Béatitudes (Mt 5, 3-12), dont la première est précisément la béatitudes des pauvres, des humbles.

Les Béatitudes n’ont pas comme objet propre des normes particulières de comportement, elles évoquent des attitudes et des dispositions fondamentales de l’existence. Ce faisant, elles ne coïncident pas exactement avec les commandements. Cependant, il n’y a pas de séparation, d’opposition entre les commandements et les béatitudes, les uns et les autres se réfèrent au bien et à la vie éternelle. Les béatitudes sont, avant tout,  des promesses dont découlent des indications normatives pour la vie morale. Elles sont une sorte d’autoportrait du Christ et, en cela, elles sont des invitations à le suivre et à vivre en communion avec Lui.

Le dialogue entre Jésus et le jeune homme permet de comprendre les conditions de la croissance morale de l’homme appelé à la perfection : en effet, le jeune homme, qui a observé tous les commandements, est incapable de faire le pas suivant. En effet, pour aller plus loin vers la perfection, il faut une liberté humaine mûre : « Si tu veux » et le don divin de la grâce : «Viens, suis-moi ». La liberté de l’homme et la Loi de Dieu ne s’opposent pas, mais, au contraire, s’appellent mutuellement. Saint Augustin, après avoir parlé de l’observance des commandements comme de la première liberté imparfaite poursuit d’ailleurs ainsi : «…j’ose dire que, dans la mesure où nous servons Dieu, nous sommes libres et que, dans la mesure où nous servons la loi du péché, nous sommes encore esclaves ».

« Viens, suis-moi » (Mt 19, 21)

 

Le contenu de la perfection consiste à suivre Jésus après avoir renoncé à ses biens particuliers et à soi-même. Cet appel est lancé avant tout à ceux auxquels le Christ confie une mission particulière, à commencer par les Apôtres même si, suivre le Christ est la condition de tout croyant (Ac 6, 1).

En appelant le jeune homme à le suivre sur le chemin de la perfection, Jésus lui demande de vivre parfaitement le commandement de l’amour, « son » commandement, d’entrer dans le mouvement de son don total, imiter et revivre l’amour même du « bon » Maître, de celui qui a aimé « jusqu’à la fin ».

Etre disciple du Christ signifie être rendu conforme à Celui qui s’est fait serviteur jusqu’au don de lui-même sur la Croix (Ph 2, 5-8). Par la foi, le Christ habite dans le cœur du croyant (Ep 3, 17) et le disciple est assimilé à son Seigneur et lui est configuré. C’est le fruit de la grâce, de la présence agissante de l’Esprit Saint en lui. Saint Paul considère le rapport entre la Loi ancienne et la grâce (Loi nouvelle). Il reconnaît le rôle pédagogique de la Loi qui, en permettant à l’homme pécheur de prendre la mesure de son impuissance et en lui ôtant la prétention de l’autosuffisance, l’ouvre à la supplication et à l’accueil de la « vie dans l’Esprit » : « La loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a affranchi de la loi du péché et de la mort » (Rm 8, 2) . « La Loi a donc été donnée pour que l’on demande la grâce, la grâce a été donnée pour que l’on remplisse les obligations de la Loi. » (Saint Augustin, De spiritu et littera, 19)

Ce lien inséparable entre la grâce du Seigneur et la liberté de l’homme, entre le don et le devoir, a été exprimé  en termes simples et profonds par Saint Augustin : « Da quod iubes et iube quod vis : donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux ».

 

Résumant le cœur du message moral du Christ, Saint Thomas d’Aquin a pu écrire que « la Loi nouvelle est la grâce de l’Esprit Saint donné par la foi au Christ ». Les commandements extérieurs prédisposent à cette grâce ou en déploient les effets dans la vie. En effet, la Loi nouvelle ne se contente pas de dire ce qui doit se faire, elle donne aussi la force de « faire la vérité » (Jn 3, 21).

Dans ce même sens, saint Jean Chrysostome observe : « La Loi nouvelle fut promulguée précisément quand l’Esprit Saint est venu du ciel le jour de la Pentecôte. Les Apôtres ne 

Descendirent pas alors de la montagne en portant, comme Moïse, des tables de pierre dans leurs mains, mais ils s’en retournaient en portant l’Esprit Saint dans leurs cœurs, devenus par sa grâce une loi vivante et un livre vivant ». (In Matthaeum, hom. I, 1).

  II. Analyse systématique

Avant d’entrer plus avant dans l’analyse des articles consacrés aux religieux, il convient de rappeler qu’étymologiquement, le mot « religion » relève du latin et peut se rattacher selon les interprétations à deux verbes :

–       « relegere » (relire), selon Cicéron,

–       « religare » (relier), ou « reeligere » (retrouver, choisir à nouveau) selon St Augustin.

 

On pense communément que le mot « religion » doit être rattaché au verbe « relier », comme l’indique St Thomas d’Aquin. La religion est ce qui relie l’homme à Dieu.

Il y a là une notion de justice : rendre à chacun selon son dû (la vertu de religion est donc une partie de la vertu de justice). Dans ce cadre, il convient de rendre à Dieu ce qu’on lui doit et le religieux, pour sa part, rend tout à Dieu : la dévotion, la prière, l’oblation et bien sûr ses vœux publics de religieux. Ces vœux constituent un acte liturgique lié au premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi ».

 

1.La profession des conseils évangéliques (LG n°43)

 

Les  conseils évangéliques de chasteté vouée à Dieu, de pauvreté et d’obéissance sont fondés sur les paroles (cf le jeune homme riche, l’onction de Béthanie) et les exemples du Christ, donc l’Ecriture. Ils ont été recommandés par les Apôtres, les Pères, les docteurs et les pasteurs de l’Eglise (ce qu’on appelle la Tradition).

Donc il s’agit d’un don divin  que l’Eglise se doit de conserver puisque issu de Dieu.

A ce titre, assistée de l’Esprit Saint, elle veille à fixer la doctrine et à régler la pratique en instituant des formes de vie stables pour les religieux car la forme de vie stable naturelle, c’est le mariage.

Les religieux dans l’Eglise forment un « capital spirituel » qui appartient autant à chaque famille spirituelle en propre qu’à l’Eglise entière. Quand l’Eglise s’occupe des religieux, elle agit donc pour le bien de toute l’Eglise afin de préserver un Trésor qui lui appartient. Ainsi, le pape Paul VI a dû inciter les Jésuites à ne pas abandonner la pratique des « Exercices Spirituels » de leur fondateur : le pape estima que leur abandon aurait porté atteinte au Trésor de l’Eglise.

 

Chaque famille spirituelle de religieux fournit à ses membres la stabilité d’une forme de vie, une doctrine spirituelle et une communion fraternelle dans la milice du Christ.

 

L’état de vie des religieux, en regard de la constitution divine et hiérarchique de l’Eglise ne se situe pas entre la condition du clerc et celle du laïc. En effet, Dieu appelle des fidèles du Christ de l’une et l’autre condition pour jouir de ce don spécial.

 

2. L’état religieux dans l’Eglise (LG n°44)

 

Le religieux, par ses vœux, s’oblige à la pratique des trois conseils évangéliques (chasteté, pauvreté, obéissance) dans une totale consécration à Dieu. Il est entièrement livré à Dieu et ordonné à son service et à son honneur à un titre nouveau et particulier.

Ainsi les conseils évangéliques unissent de manière spéciale ceux qui les pratiquent à l’Eglise et à son mystère. C’est pourquoi la vie spirituelle des religieux doit aussi se vouer au bien de toute l’Eglise. D’où leur devoir de travailler, chacun selon la forme de sa vocation, pour le règne du Christ. C’est la raison pour laquelle l’Eglise protège et soutient le caractère propre des divers instituts religieux.

 

En effet, le charisme propre à chaque ordre est un bien précieux suscité par l’Esprit Saint : l’Eglise, à ce titre, ordonne ces charismes qui viennent de Dieu  mais ne les invente pas.

 

Les religieux sont d’abord un signe pour tous les chrétiens dans l’exemplarité des vertus et, en outre, ils sont aussi un signe de ce que les chrétiens relèvent de la Cité Sainte et non de la Cité terrestre.

 

Les divers charismes des religieux manifestent la puissance de Dieu et l’action de l’esprit Saint dans son Eglise.

 

3. L’autorité de l’Eglise à l’égard des religieux (LG n°45)

 

L’Eglise dans sa hiérarchie a pour mission d’établir les lois pour ordonner la vie des chrétiens. Elle reçoit donc avec docilité les impulsions de l’Esprit Saint, accueille les règles proposées par les hommes et les femmes souhaitant se consacrer à Dieu et sanctionne canoniquement les divers états de vie des religieux.

L’Eglise a donc une mission spéciale vis-à-vis des religieux qui est de veiller sur eux, de les protéger et de les inciter à une toujours plus grande fidélité à leur charisme fondateur.

 

Il existe un lien spécial du pape avec les religieux. En tant que vicaire du Christ, le pape peut, en raison du primat qui est le sien sur l’Eglise universelle, et en considération de l’intérêt commun, soustraire tout institut de perfection et chacun de ses sujets à la juridiction de l’Ordinaire du lieu et se le subordonner à soi seul. Le pape accorde alors à l’ordre concerné le droit pontifical (qui dépend de lui seul).

 

C’est là une protection particulière du pape envers les religieux car ceux-ci sont une grâce particulière pour toute l’Eglise, leur consécration est un acte liturgique par excellence et sont, ainsi, associés mystiquement au sacrifice eucharistique.

 

4. Grandeur de la profession des conseils évangéliques (LG n°46)

 

Nul ne doit penser que les religieux par leur consécration deviennent étrangers aux hommes. Même s’ils ne sont pas toujours directement dans le monde (les ordres contemplatifs par exemple) et s’ils ont donc renoncés au monde, ils trouvent justement dans ce détachement la force d’être aux côtés de leurs contemporains (écoles, hôpitaux, maisons de retraite…), étant plus intimement présents, par leur consécration, dans le cœur du Christ.

 

Par leur consécration, en outre, ils s’identifient plus profondément à la vie du Christ et à celle de la Vierge Marie.

 

5 Prière (LG n°47)

 

Il est caractéristique que ce chapitre de Lumen Gentium, reprenant la mission de tous les religieux, se termine par une prière :

 

 

« Quant à tous ceux qui sont appelés à la profession des conseils, il leur appartient de veiller avec soin à persévérer dans la vocation, quelle qu’elle soit, à laquelle ils ont été appelés, à y progresser sans cesse pour une plus grande sainteté de l’Eglise, pour la plus grande gloire de l’unique et indivisible Trinité qui, dans et par le Christ, est de toute sainteté la source et l’origine. »