Danger du Quotidien

 

 

Père  Jean François BRARD

 

 

Je prends le métro et l'on me distribue un journal gratuit. Mes compagnons de voyage sont plongés dans sa lecture et je me réjouis de cet intérêt pour une connaissance immédiate de l'actualité. 

J'ouvre donc cette gazette et je m'interroge. J'y trouve une accumulation de dépêches d'agence de presse insérées au milieu de la publicité et je me demande comment comprendre ces faits rapportés sans avoir accès à une clef de lecture plus fouillée. 

Je regrette mon quotidien plus difficile à ouvrir dans l'espace public du transport urbain mais qui m'apporte plus d'éléments d'analyse.

 Le simple énoncé enferme dans le superficiel !

 

 

 

La journée se poursuit, avec la répétition de moments fugitifs qui s'entassent et ne laissent guère de place à prendre le temps de la distance pour se laisser interroger par les rencontres ou les décisions. 

D'ailleurs ces rencontres procèdent d'un rite habituel où chacun joue sa participation à merveille :  bonjour, comment allez vous ?  Pas mal et vous ?

On a ainsi fait droit à une certaine politesse qui simplifie les relations sans aucune implication de part et d'autre, en souhaitant vivement qu'aucune parole inattendue ou inquiétante ne vienne troubler la nature d'un texte connu par avance !

 L'éphémère des rencontres peut peupler le quotidien.

 

 

Le monde est un village et rien de ce qui se passe dans une partie du globe ne m'est étranger. 

Je suis même en première ligne, abreuvé d'images immédiates par le biais du journal télévisé et de la multiplicité des chaînes d'information. Cela occupe mon quotidien ! 

La succession rapide de ces images concourt à banaliser l'importance des événements.

 En quelques minutes, je passe d'images de tuerie, d'accidents, de drames humains aux résultats sportifs, au mariage princier et à la sortie de tel nouveau film.

 Mon attention s'éparpille et ne retient que les titres ou le sensationnel. 

Le quotidien passe vite ! 

 

 

 

Avant de revenir chez moi, il me faut aller au centre commercial, passage obligatoire de toute vie moderne ! 

Dans ces espaces lumineux, ouatés et chauffés, temple moderne de la consommation, tout est à la portée de mes yeux, sinon de mon portefeuille. 

Des tas de gens m'entourent et dans cette foule je distingue difficilement ceux qui sont venus ici comme dans un sanctuaire-refuge. 

Pourvu que leur comportement ne soit pas agressif, personne ne viendra les contrarier, ils peuvent marcher, flâner, s'asseoir, laisser le temps s'écouler. 

Les " mal être " sont ici chez eux, à égalité de ceux qui sont à la recherche d'un objet convoité ou de courses à assurer, car rien ne les différencie des autres. 

L'anonymat dans la foule fait vivre le quotidien !

 

 

 

Heureusement le week-end arrive où l'on va pouvoir s'éclater et sortir de cette banalité du quotidien. 

Certains le feront par la passion du sport et de la compétition, d'autres par la fête. 

Peu importe d'ailleurs le motif de la fête, pourvu que le rythme de la musique, l'ambiance sulfureuse, l'usage d'expédients plus ou moins licites poussent à un défoulement hors du commun. 

Cette excitation recherchée peut conduire à des comportements dangereux voire mortifères. Comme si la vie, pour qu'elle soit plénitude et non habitude, devait flirter et jouer avec la mort !

 

Le quotidien ne serait il qu'un enfermement dans la monotonie ? 

 

Constat contradictoire avec le message évangélique qui donne toute place au temps présent comme lieu de grâce et de révélation.

 

 Il y a peu de temps, nous fêtions la venue de Celui qui se révèle lumière des nations .

 

 Cela au moment même où l'actualité nous a plongé dans l'horreur d'une catastrophe qui a bouleversé le monde entier par son ampleur et sa fatalité. 

 

C'est alors que les récits de l'enfance de Jésus nous renvoient au quotidien de cet enfant.

 Lui aussi a vécu les réalités de son temps avec ce recensement qui oblige à un long déplacement des parents , la joie des bergers étonnés d' une annonce inattendue, l'incompréhension et la passivité des sages et des savants, l'hostilité du pouvoir en place qui conduit à l'exil forcé... 

 

Et Marie, au cœur de ce quotidien bousculé, qui médite, relit et découvre la fidélité du projet divin qui veut communiquer sa lumière et sa vie. 

 

Non, nous ne sommes pas soumis à la fatalité mais en marche vers la rencontre d'un Père.

 L'ensemble de l'Évangile peut être vu comme un long récit de voyage : depuis cette nuit de Bethléem jusqu'au matin de Pâques à Jérusalem. Sur ce chemin parcouru, Jésus a subi le quotidien : rencontre de foules et de personnes, partage de repas et d'enseignement, épreuves et confrontation au mal... 

Ce ne fut pas une succession d'événements mais un parcours de mission tendu par un même but : révéler l'Amour de son Père. 

Celui qui s'engage dans une vie séculière, à la suite du Christ, ne doit il pas comme Marie, accueillir le quotidien dans sa plénitude, pour y retrouver dans sa relecture, appel à faire sa volonté et s'ouvrir aux merveilles de Dieu qui défient la morosité et la tristesse ?

 Le quotidien prend une tout autre valeur : celle d'un combat humain et spirituel pour avancer dans l'Espérance et en rendre témoignage. 

 

Rien ne peut nous séparer de l'Amour qui est en Dieu et manifesté par la venue du Christ !