Dialogue avec l'Islam
Info Eglise 93, Mai 2005
A lire : Chrétiens et musulmans frères devant Dieu ? Christian van Nispen, Editions de l'Atelier
Depuis le 11 septembre 2004, la méfiance s'est accrue entre le monde musulman et le monde chrétien, renforcée encore par le recours au vocabulaire des croisades employé dans la guerre du Golfe.
Christian van Nispen vit depuis 40 ans au Caire où il enseigne la philosophie au Grand séminaire copte-catholique. Quand il était enfant, ce jésuite hollandais rêvait d'être missionnaire. Toute sa vie aura été un travail de conversion de la mission au dialogue. Le dialogue de vie, le dialogue d'action puis ensuite théologique et enfin le dialogue spirituel. C'est l'affaire d'une existence, la sienne, et en même temps l'affaire des croyants appelés à vivre ensemble et différents. " Un dialogue qui n'a pas sa source dans la rencontre risque d'être faux et stérile " (p. 106). La rencontre précède le dialogue et c'est bien la chose la plus difficile.
Van Nispen vit en Egypte, pays à majorité musulmane, et il écrit son livre pour des lecteurs qui refusent de voir dans l'islam d'abord un projet politique. L'islam est une religion et nous serions mal inspirés de réduire notre vision de l'islam à ce qu'en donnent à craindre les islamistes. A côté des fondamentalistes et des terroristes il y a des croyants acteurs d'un renouveau, à la faveur du contact avec les autres. Les musulmans doivent engager un travail critique d'exégèse et d'interprétation du Coran. La rencontre ne se fait pas seulement dans un climat de tolérance de l'autre, mais à égalité de droits, dans la concitoyenneté. On sait fort bien qu'il reste beaucoup de chemin à faire dans les Etats où l'islam est la religion officielle.
Avant de donner des conseils précis pour le dialogue interreligieux, l'auteur raconte son parcours ; ses amitiés fondant son regard positif sur l'autre, et les groupes islamo-chrétiens auxquels il prend part. Une vie sans doute trop exceptionnelle pour servir de modèle à des personnes vivant la rencontre d'autres cultures et d'autres religions en banlieue parisienne. Mais s'il nous dit qu'en Egypte, la rencontre et le dialogue sont possibles, cela est donc envisageable chez nous et, de la même façon, grâce à des amitiés concrètes.
On serait tentés de penser van Nispen a été séduit et cela le rendrait naïf. Tant de choses nous séparent des musulmans, et même nous opposent. Pourtant, tous ceux qui ont la chance d'entretenir des amitiés dialoguantes savent combien il est impératif de chasser le double langage nuisible à la confiance : " ce que je ne peux pas dire devant des musulmans, je ne peux pas le dire en leur absence " (p. 124). Nos concitoyens croyants de l'islam ont besoin de rencontres vraies - trop rares - pour apprendre à élaborer un islam minoritaire dans une société laïque et pluraliste. Il leur faut abandonner le djihad des sourates de Médine (guerre sainte contre les infidèles) au profit du djihad des révélations mecquoises (l'effort sur soi) et, comme saint Paul, promouvoir la foi plutôt que la Loi, la shari'a. Meddeb, agnostique, dit que l'islam a besoin des mauvais croyants, comme lui-même peut-être1. Le christianisme a besoin, en revanche, de vrais croyants pour non pas risquer de se perdre à la rencontre de l'autre, mais pour s'enrichir dans le dialogue jusqu'à l'émulation spirituelle.
Même si nous ne pouvons pas tous aller aussi loin que van Nispen, nous savons que le profond respect de l'autre porte des fruits que la méfiance ne donnera jamais.
A lire : Le dialogue change-t-il la foi ? Jean-Marie Ploux Editions de l'Atelier
Cet ouvrage est sorti en même temps que celui de van Nispen, en janvier 2004. Il porte aussi dans son titre un point d'interrogation, mais la question est bien plus radicale. Dans les deux livres, les nombreuses convergences, jusque dans les formulations parfois, trahissent une parenté spirituelle certaine. Ils sont écrits dans l'intention d'inviter au dialogue dans le même esprit, avec la même liberté intérieure, bannissant également le double langage et récusant toute velléité de prosélytisme. Dans l'esprit d'Hampaté Bâ citant son maître : " Si l'autre ne te comprend pas, c'est que toi, tu ne l'as pas compris. Le jour où toi, tu l'auras compris, lui aussi te comprendra "2.
Jean-Marie Ploux, prêtre de la Mission de France, a passé plus de trois ans en Algérie après son ordination en 1969, puis cinq autres années en Egypte à partir de 1982. La question du dialogue n'est pas d'abord théorique ; il la tire de son histoire. Bien qu'elle soit aussi une affaire institutionnelle si l'on se réfère à la révolution copernicienne opérée à Vatican II sur le sujet et à toutes les avancées imputables à Jean-Paul II, dont la rencontre d'Assise en 1986 et les actes de repentance, la question n'a pas d'objet sans les expériences de rencontre. Pas de dialogue sans la confiance, qualité première pour une écoute profonde qui ne pose aucune limite a priori. Pour entrer dans le jardin de l'autre, il est nécessaire de quitter la peur et les méfiances, l'ignorance de même que l'érudition. Car " le dialogue nous altère. Aux deux sens de ce mot : il avive la soif de la rencontre et, aussi, il nous change " (p. 50). L'autre provoque justement à devenir autre, en approfondissant notre propre sillon, dans nos soifs d'être et nos manques et l'attente d'un accomplissement, d'une plénitude cachée en Dieu.
Il n'y a rien de lénifiant dans la rencontre de l'autre, irréductible au même, dont la foi heurte la nôtre sur l'essentiel de notre Credo. Il s'agit de permettre à l'autre de devenir jusqu'à notre " hôte intérieur " afin d'approfondir notre foi, selon le modèle de saint Paul, ébloui par la lumière évangélique, et conduit à la jointure des deux univers culturels grec et juif, dont la méditation prend la forme d'une parabole de la greffe, en Romains 11 (p. 147).
Bien que l'expérience interreligieuse de J.-M. Ploux soit marquée par la rencontre de l'islam, son livre traite aussi du dialogue avec le judaïsme, avec le bouddhisme et avec l'indifférence religieuse. La question tragique de la souffrance, du malheur et de la part d'inhumanité en l'homme sert de point d'entrée et de remise en cause. La souffrance ne peut pas se mettre en discours ; il serait donc malvenu d'invoquer des développements théologiques que ruine le non-sens. Se référant à des témoins juifs d'après la Shoah, notamment Hans Jonas, Ploux écrit : " Dieu porte en lui-même l'écart qui le sépare de sa Création et qui est la condition de l'autonomie du monde et de la liberté de l'homme " (p. 185). Là, comme ailleurs, le chrétien est renvoyé au cœur du mystère trinitaire.
Le dialogue change-t-il la foi ? Des dialogues ont pu conduire à des conversions, ce n'est pas choquant même si ce n'est pas le but. Mais la découverte principale tient au fait que le dialogue est au fondement de la foi. Il n'est pas facultatif. Exigeant, il purifie la foi, il l'approfondit en la rendant humble. Il requiert la grande liberté dont les mystiques font preuve, " les théologies ont leurs limites, elles ne sont pas les seules expressions possibles de la foi " (p. 131).
Ce livre tombe dans nos mains au bon moment, quand la peur de l'autre, musulman ou différent n'inspire rien de bon, on le sait. Le dialogue requiert des partenaires qui, chez nous, se rencontrent encore trop peu. Dialogue ou pas dialogue, l'Esprit nous donne-t-il le choix ?